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Quartier marchand

Témoin des Astres

Où l'on vient chercher un regard
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Sujet lancé par Diaspar
Le 27-03-1512 à 14h10
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Posté par Sadr,
Le 27-04-1512 à 20h54
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Diaspar

Le Matal 27 Marigar 1512 à 14h10

 
Le Témoin avait arpenté les rues et ruelles du quartier marchand, d'abord consacré à la pleine et entière observation des lieux. Il n'avait pas vu Kryg depuis longtemps et cherchait à en déceler les changements, subtils ou grossiers. Il devait bien y en avoir, suite à la destruction d'Utrynia et l'affaire du Tark'nal...

Après quelques longues minutes d'heureux vagabondage parmi les étals, les magasins, les artisans et le marché, il s'était remis à son entreprise : trouver une astrologue. Quelqu'un qui puisse lire les étoiles pour ses compagnons en route vers le S'sarkh, et très certainement, vers leur destin. Il s'était mis à poser des questions et avait reçu des réactions diverses. De toute évidence, qu'un étranger fasse tant de chemins, sur un monde aussi hostile, pour consulter une de leur savante surprenait. On l'avait aiguillé, un peu, mais toujours vers des non-symbiosés. Il préférait avoir à faire à une télépathe, surtout qu'il avait eu confirmation.
Deux d'entre elles exerçaient actuellement.

Le Contemplateur tomba finalement sur une importante place du quartier, où une roulotte siégeait sagement.
Intrigué, il posa la question. On le renseigna. Elle était astrologue mais n'en avait pas encore le titre, télépathe et se nommait Sadr.
Cela correspondait à ce que lui avait soufflé Crysope et à ses propres vues.
C'est ici qu'il tenterait sa chance.
D'un pas lent mais assuré, le pèlerin s'approcha de la caravane peinte et décorée.
Tout à observer les lieux, il finit par taper à la porte.

Toc, toc.


 
Sadr

Le Matal 27 Marigar 1512 à 20h59

 
*** Sadr s'est bien occupée, la nuit dernière : sitôt Kyra Valen partie, elle est allé chercher dans sa cellule ses maigres biens, pour les rapatrier dans sa roulotte.
Son linge, ses vélins roulés, ses cartes, ses abaques et ses tables à calcul, sa (rare) vaisselle : tout tient dans une malle en osier.
Elle n'est pas bien lourde, cette malle : une vingtaine de kilos, peut-être ?
C'est fort peu, mais c'est trop.

Malingre et cacochyme, la sibylle a souffert mille morts pour trainer son colis de la ruche au quartier marchand. Elle est tombée, s'est blessée au front, s'est tordue le genou, puis n'a pu gravir le marchepied de son perron. Alors, elle a ouvert la cantine à même la rue et a déménagé son contenu, élément par élément, jusqu'au petit matin. Depuis l'aube, elle se repose, terrassée par l'épuisement.

En fin d'après-midi, quelques coups frappés aux battants la tirent d'un lourd sommeil sans rêve.

Toujours très intimidée par la taille et l'extravagance de son lit, l'enfant-nuit repose au sol, au milieu de son tas de linge. L'affaire a tout d'un nid de souris, à l'échelle près. Elle en émerge avec peine, frotte ses yeux plissés, se morigène : elle a pris un bain, avant de partir, mais ne s'est point séchée... résultat ? Sa gorge pique, sa nuque est raide ; tandis qu'elle se lève, un vertige la prend, manquant la faire choir. Elle s'appuie sur sa mauvaise jambe et réveille son genou tors ! La douleur vive, inattendue, la surprend dans un moment de faiblesse : elle lutte, des étincelles et des lucioles dans son champs de vision... mais se reprend et tient bon, comme souvent.

Sortir du linge et recouvrer forme humaine lui a bien pris cinq minutes. Tout ce temps, son Ombre n'a cessée de l'observer. Le symbiote n'a rien dit, rien manifesté. Comme fasciné.

Gibbeuse, Sadr se redresse et claudique jusqu'à la porte.
Plissant les yeux en prévision de la pluie de lumière, elle s'apprête à l'ouvrir... puis suspend son geste.
En lieu et place, elle recule. Vaguement inquiète, sur la défensive, elle dit pourtant : ***


Entre.

Horoscope de Jayar

 
Diaspar

Le Merakih 28 Marigar 1512 à 10h59

 
Patient, Diaspar observe tour à tour la place et la roulotte. Du bruit lui confirme bien la présence d'un être vivant dans la caravane aménagée. Après quelques minutes, il entend finalement une invitation murmurée derrière la porte.
Urbain, il préfère se présenter, même au travers d'un battant de bois, avant de pénétrer dans les lieux.


Salutations, je suis Diaspar, Contemplateur des Témoins du S'sarkh.

Puis il gravit les quelques marches du perron et ouvre la porte, pour y découvrir la propriétaire des lieux.
Une jeune femme petite et fragile lui fait face, au teint laiteux de porcelaine, noyée dans des amples tissus blancs.
L'apparence un peu étrange de l'astrologue ne le surprend guère, confronté chez lui à toutes sortes de physiques incongrus. Après tous, les Témoins restent les champions des modifications corporelles de tout type et des "gueules d'amour" aux styles variés. Mais surtout, il se trouve dans une autre culture, la tolérance est donc de rigueur.

Le Témoin incline respectueusement la nuque.
Dissimulant un peu plus son visage dans les ombres de sa capuche.


Je suis venu quérir vos talents et services pour une entreprise des plus délicates.

Ses yeux s'arrêtent plus longuement sur la demoiselle. C'est peut-être la Vision qui aiguise son regard.
Mais il en est maintenant convaincu, il a trouvé la bonne personne. Il étire un sourire.


 
Sadr

Le Merakih 28 Marigar 1512 à 11h52

 
*** Sadr élève ses sourcils en cloche lorsqu'elle entend son visiteur se présenter à travers la porte. Un témoin du S'sarkh ? Il s'exprime sans accent. Ne serait-ce point encore quelque garnement du quartier venu s'amuser aux dépends de la sibylle ? Si les enfants sensés n'ont aucune raison de vouloir s'attirer les foudres d'une élève astrologue, il arrive aux plus agités des locataires de la Ruche de la taquiner : ils la savent aussi prompte à maudire qu'à s'étaler de tout son long, s'il lui prend l'idée saugrenue de les courser. D'expérience, ils savent que l'enfant-nuit ne se plaint ni ne dénonce. Alors, de temps en temps... c'est de bonne guerre !

L'intérieur de la roulotte est pour le moins chargé, mais à peu près propre. D'un pied maladroit, la tydale a repoussé son tas de linge sous le lit. Elle observe son hôte, sans toutefois accrocher son regard : le fait qu'il reste dans l'ombre l'arrange, puisqu'elle ne peut le fixer, encore moins le soutenir. Raidie, sur son quant-à-soi, elle murmure ***


Diaspar, Contemplateur des Témoins du S'sarkh...

*** Puis, poliment ***


Sois le bienvenu, audacieux manüsh.

*** Lui désignant le fauteuil Voltaire ***


Je te prie de t'asseoir, si tu le souhaites.

*** Pour sa part, non sans hésitation, elle finit par s'accroupir sur un tabouret, dans une position qui promet une chute brutale et rapide... mais qu'elle semble pourtant maitriser à la perfection. Se passant le dos de la main sur sa bosse de front, sans que Diaspar puisse deviner si elle tente ainsi de la cacher ou de la soulager, elle reprend : ***


Tu viens de Lerth ? Tu viens de l'extrême-occident ?
Je n'ai pas le sentiment d'être jouée. Si tu parles vrai, quel incroyable voyage.
Mes services ne sauraient justifier si folle entreprise. Déjà, celles qui me consultent en traversant la rue forcent mon admiration...

Recherches-tu l'éclairage d'une astrologue ? Je ne suis qu'une apprentie, enseignée par Liadha Garance.


*** Un petit temps de réflexion, une décision ***


Je puis te recommander.

Horoscope de Jayar

 
Diaspar

Le Merakih 28 Marigar 1512 à 12h36

 
Merci.

Le Témoin entre, toujours le regard vif. Il détaille les lieux consciencieusement. Il connaît la Matriarcat, un peu, le confort et le décorum de l'endroit le surprennent. Il est habitué à la sobriété spartiate des dames du Déclin, ceci jure un peu avec ce qu'il a eu coutume de voir jusque là. C'est même un peu chargé à son goût, mais il n'est ni esthète ni décorateur et ne tient pas lieu de référence en la matière. Encore une fois, il écarte tout jugement. Cela obscurcit la vue, outil de la vérité.

Il s'assoit dans le fauteuil et se met doucement à jouer avec un chapelet de perles grises.
Son sourire continue d'illuminer un visage pourtant peuplé d'ombres.
Il laisse un silence s'installer dans la conversation, il profite.


Je viens de Lerth, en effet. Mais je te rassure, mon voyage n'a rien d'une démesure.
Il est fort humble, puisque je me suis contenté de voyager par les airs à bord d'un vaisseau Nemen.
Je n'avais ni le temps, ni le courage nécessaire à un long pèlerinage sur les routes.
Je l'ai fait par le passé, c'est un chemin long, magnifique et dangereux.


D'un mouvement léger de la main, il balaie la proposition de Sadr.

Je recherche l'éclairage d'une astrologue, en effet. Mais c'est toi que je veux consulter.
Je suppose que ton enseignante est non-symbiosée. Tu lui feras mes hommages, mais cette affaire demande les vues d'une télépathe. Car c'est de d'autres symbiosés qu'il s'agit. Par ailleurs, je soupçonne la symbiose d'offrir une connexion plus aiguisée, plus intime avec les forces telluriques et astrales de l'univers. Bref, de fait, je pense que les yeux de ton âme ont plus de chance de percevoir certaines choses qu'un esprit, certes brillant, mais désavantagé, ne fera que sentir. Je peux me tromper bien sûr, mais ce sont les conclusions de longues années d'observations.
Et je ne veux pas prendre de risques. Pas pour ça.


 
Sadr

Le Merakih 28 Marigar 1512 à 15h04

 
*** A l'évocation du voyage par vaisseau nemen, la sibylle est prise d'une sourde angoisse. Quitter la terre, partir dans les vents, dans les nuées, dans le royaume du froid sépulcral... Où règne l'hiver éternel ! Que dit-on déjà, dans les couloirs de la Ruche, aux jeunes filles qui rêvent d'arpenter Syfaria ? Si haut, le corps se dessèche, les poumons se retournent et le sang s'ébouillante, tant l'air manque !

Un voyage classique l'eut déjà impressionnée. Alors, ce qu'a fait Diaspar confine au miracle. Que des folles furieuses et des légendes vivantes comme la fameuse Nemès s'envoient régulièrement en l'air, passe encore. Mais qu'un manüsh, Témoin du S'sarkh désarmé et simplement vêtu d'une toge en fasse autant, c'est stupéfiant.

Elle demande pourtant, la curiosité débordant la peur : ***


Magnifique ?

*** Le discours de son hôte est à l'avenant : en insistant pour la consulter, au détriment d'une astrologue confirmée, le visiteur met l'enfant-nuit dans l'embarras. Ce n'est pas de la fausse modestie : Sadr a de l'amour-propre, elle s'estime compétente. Simplement, l'usage veut que l'élève s'efface toujours devant la savante. Le Matriarcat compte plusieurs voyantes dûment diplômées, qui pourraient s'offusquer de la savoir en activité.

Finalement, après bien des tergiversations intestines, l'enfant-nuit tranche : comme l'enseigne Alhia, le client est roi. Son souhait s'impose, d'autant que sa volonté affichée plaide en sa faveur. ***


Tu sais ce que tu veux.

*** Sadr se lève et ouvre une belle armoire. Elle en sort un somptueux service à infusion, absolument magnifique et quelque peu... fêlé. Elle se retourne et dit ***


J'ai beaucoup travaillé, la nuit dernière. M'autorises-tu à me préparer une boisson chaude ? Si tu acquiesces, je t'en offrirai. J'utilise des herbes sauvages, que je brosse et nettoie avec soin, pour les débarrasser de leurs cristaux.

*** Elle revient et commence à fourailler dans un poêle à bois, tout aussi superbe et vieillot que le reste. S'interrompant un instant, elle lève une main et la porte en cornet à sa tempe. Mimant le geste d'écouter, elle dit, de façon théâtrale et sympathique : ***


Tu as parlé de risques. Tu ne veux point en prendre, vraiment ?
Ta présence me chuchote à l'oreille. Elle me dit :

Mais si. J'en prends.
Et j'aime ça.


Que puis-je faire pour toi, mon hôte ?


Horoscope de Jayar

 
Diaspar

Le Merakih 28 Marigar 1512 à 16h54

 
De toute évidence, la jeune femme n'est jamais sortie de la Citadelle. Rien d'étonnant à cela, même doté d'un mou, l'entreprise est risquée et, pendant longtemps, les Poussiéreux ont dû se contenter de la sécurité des ruines Nemens sur lesquelles ils ont bâti leurs cités nouvelles. Mis à part quelques braves aventuriers, des marchands, des troubadours ou des caravaniers, les Poussiéreux ne sont pas légion sur les chemins escarpés de l'île. Il a beau être issu d'une faction dotée d'une longue tradition de voyageurs et de prédicateurs, il a lui-même mis du temps à sortir de son trou. Il sait à quel point la chose est complexe.

Sadr, de toute évidence, est victime de deux facteurs : un, elle semble fragile. Deux, elle paraît jeune.
Or le Témoin sait que le Matriarcat, par nécessité de préserver une race en perdition, prend grand soin de sa jeunesse, au point de la couver dans des "Ruches". Peut-être l'astrologue en sort tout juste. Peut-être aussi vient-elle à peine d'être symbiosée. Hypothèse plausible, n'ayant jamais entendu parler d'elle auparavant.

Bien que ce ne soit pas le sujet de sa visite, Diaspar répond à son murmure surpris.
C'est une question de civilité et une question de principe. Le monde doit être vu, surtout par un regard affûté.


Oui, magnifique. Terrible et magnifique. J'imagine que bien des histoires t'ont été contées sur le "dehors".
Et bien cela n'a rien à voir avec ce qu'on a pu te dire. La littérature ou la science sont bien incapables de retranscrire la vérité et, parfois, l'art lui-même échoue à cette titanesque entreprise. Il y a du danger, des monstres et souvent de bien douloureuses blessures, physiques ou spirituelles. Mais cela fait partie de sa beauté et, plus important encore : viennent s'y mêler des moments de pure poésie. Car Syfaria c'est cela avant tout : un poème.
C'est en ses terres que tout se joue, là dehors, dans des horizons sans fins et des aventures épiques.

C'est d'ailleurs ce qui m'amène sous ton charmant toit te soumettre requête.


Le Contemplateur observe et étudie chaque geste, chaque mot, chaque expression de son interlocutrice.
Quand il ne se concentre par sur le détail de la vaisselle, du décor ou du reste.
Il acquiesce volontiers à l'invitation de l'astrologue. Et continue de jouer avec son chapelet.


J'accepte volontiers. La route m'a donné soif et je ne me vois pas refuser un bon thé.
Mais si tu es épuisée, nous pouvons remettre cela à plus tard. Je compte rester à Kryg le temps qu'il faut.


Il sourit à la douce facétie de son hôte et hoche de la tête en signe d'approbation.

Les risques que je prends sont bien modestes en comparaison de ceux que prennent les héros d'une incroyable odyssée.
Tu as peut-être entendu parler de ce beau projet que certains de nos amis et camarades concrétisent à l'instant même sur les mers capricieuses de notre monde. Ils naviguent vers Sa Majesté des Maux, le S'sarkh.

C'est pour cela que je suis ici. Pour les aider. Mais mon rôle est mineur en vérité, comparé au tiens.
Car c'est toi qui va les aider - grâce à ton regard, tes sens, ton art, ta science.
Dans la mesure du possible. Que j'espère grande.

Peux-tu me révéler, Sadr, comment les astres parlent de cette odyssée ?
Ce qu'ils en disent, dans leurs murmures éthérés ?


 
Sadr

Le Merakih 28 Marigar 1512 à 23h05

 
*** Sadr poursuit ses préparatifs, attentive aux paroles de son visiteurs. C'est la première fois qu'elle converse avec un étranger, alors, elle s'efforce de taire son appréhension.
Le moment est précieux, elle veut en profiter.

Le poêle allumé, elle prépare son infusion de plantes. Diaspar peut constater qu'elle le fait avec grand soin, distinguant sans ambages sa tasse de la sienne : manifestement, elle boira une décoction spécifique, différente de celle qu'elle prépare à son intention.

Tout en s'activant, la sibylle répond ***


Je dois l'avouer, je suis fatiguée. Cette nuit, si le temps l'autorise, je consulterai les astres et dresserai quelques cartes, quelques croquis. Pour s'enquérir d'une puissante odyssée, rien ne vaut l'étude du ciel étoilé. Le ciel baigne la terre, il est l'immense miroir qui la reflète. Comme tout miroir, il permet de se voir. Le ciel, c'est le regard que porte Syfaria sur elle-même.

*** Touillant la théière, elle poursuit ***


La science et l'art astrologiques sont dynamiques. Ils s'intéressent aux mouvements, aux changements et surtout, aux transformations : ce que nous nommons les métamorphoses. Elles réfèrent aux constellations, ces figures éphémères que forment les étoiles majeures au firmament, dans leur danse incessante, palpitante et poétique...

*** Le poêle refoule un peu. Quelques notes boisées, âcres et piquantes, taquinent le nez des deux tydales. Sadr éternue, puis tousse, puis respire posément quelques instants avant de reprendre plus faiblement : ***


Quarante-cinq figures forment la base principale, l'effectif des constellations majeures. Réparties en cinq familles – personnages, objets, concepts, êtres et lieux – composées de sept membres, elles permettent de dégrossir le trait. A cela s'ajoutent un bon millier de figures mineures, je t'en épargne la liste exhaustive. Nuits après nuits, j'étudie leurs évolutions. Les constellations ne valent que par leurs relations : lesquelles naissent, lesquelles muent, évoluent, se rapprochent, s'éloignent, se commuent les unes dans les autres, disparaissent dans le néant...

*** L'enfant-nuit déglutit et non sans mal, s'éclaircit la voix ***


L'état du ciel importe peu. Ce qui compte, c'est le récit.

Ce foisonnement fertile, ce bouleversement perpétuel, cet univers de transmutations, de permutations et de fluctuations, ces révolutions silencieuses... narrent des histoires. Histoires passées, présentes, futures, conditionnelles, imaginaires et même, spirituelles.


*** Une première tasse est prête. Celle de Diaspar. Chaude et très odorante, elle embaume l'atmosphère et promet une expérience gustative intéressante. La medium y glisse deux gouttes de miel et la tend au manüsh sans rien renverser, ce qui semble la surprendre. Elle marque une pause, puis revient à son propos ***


L'odyssée, l'odyssée...

Je puis déjà t'en parler. Elle me touche, elle affecte mes rêves. D'une façon que je m'explique mal, elle me concerne. Cela tient aux observations que j'ai menées en préparations des horoscopes de Marigar et d'Astawir. Mais pas seulement.

Il y a quelques temps, j'ai ressenti des altérations, des perturbations dont les origines se perdent derrière l'horizon, au-delà du Syfaria que l'on connait, quelque part au large de l'extrême-occident. J'ai cherché à les interpréter, à leur donner du sens, à les traduire en mots que je puisse partager...


*** Sadr se sert une tasse, la prend dans ses deux mains et lève les yeux, récitant de mémoire ***


Loin de nos terres, un gauchissement de la trame va se résoudre dans la violence. L’écho s'en fait sentir, il voyage à rebours du temps et trouble ma vision. Un tchaë a fait quelque chose, je ne sais quoi, sur ce bateau... quelque chose d'anormal. De contre-nature. De paradoxal.
La réalité, comme un tissu pincé, vibre, se déforme et se tend à mesure que l'évènement s'éloigne. Cela ne peut durer. Cela ne doit durer.
Les lois étranges qui nous gouvernent y mettront bientôt bon ordre, de façon très brutale.


*** Et puis ***


Quelque chose se prépare, en des lieux du monde où notre regard ne porte point. Un nouveau dissentiment prend vie. Il ira croissant, le temps passant.

*** Revenant au Témoin ***


Je pressens, noble Diaspar, que l'odyssée des tiens favorise et amplifie le Déclin.
Elle promet l'apocalypse.


*** Levant sa tasse, à la manière d'un toast ***


Fatum.

Horoscope de Jayar

 
Diaspar

Le Julung 29 Marigar 1512 à 14h45

 
Diaspar prend la tassé de thé épicé qu'on lui tend et en hume le parfum un instant.
Il écoute avec grande attention Sadr. Il est de plus en plus convaincu d'avoir toqué à la bonne porte.
L'astrologue semble faire preuve d'une certaine sensibilité, tout à fait à propos.
Il lève son verre mais reste un instant muet, avant de commenter.


Intéressant. J'ignore à quoi tu fais référence exactement, mes compatriotes n'ayant guère donné de nouvelles récentes sur le consensus. Il faudra que je leur demande. Cependant, il n'est guère étonnant que la Trame face des siennes dans ce genre d'entreprise. Depuis le début, cette dernière ne cesse d'être altérée, provoquée, infléchie.
Au cours des années, j'ai vu fleurir les paradoxes sur cette île. C'est peut-être de saison, qui sait...


Il prend plusieurs gorgées et savoure. Si la lecture des astres et à la hauteur de sa décoction, alors il peut avoir confiance.

Il est difficile de concevoir à quel point ce que tu me dis est une bonne ou une mauvaise nouvelle.
Et je t'épargne mes questions pour le moment. J'aurai tendance à dire que cela n'augure rien de bon.
Mais je ne suis pas certain qu'on puisse réduire la chose à cela. Ce qui se fait est le résultat d'une série d'évènements qui a probablement commencé il y a des années, avec la symbiose.
Les Obsessions, la Tour du Concile, l'affaire Flymeur, les Piliers, Kysall, le Tark'nal, les plans de l'Usurpateur...
La détermination et la ténacité renouvelée des Poussiéreux à s'affirmer, à exister. A comprendre.
C'est de toutes ces choses dont l'odyssée me semble être aujourd'hui l'aboutissement...

La matière est vaste et complexe.


Pensif, il continue de vider sa tasse à intervalles réguliers. Il se laisse envahir un instant par la sensation de confort.
Il sourit à une simple pensée, presque une image, qu'il murmure.


Une nébuleuse...

Le Témoin souffle et se frotte le menton, comme pour accompagner sa réflexion.
Quand il lève le regard vers son hôte, quelque chose brille dans ses yeux.


Quoiqu'il en soit merci de t'en occuper en un temps si bref. Evidemment, ton prix sera le mien.
Je n'ai qu'une faveur à te demander. Pourrais-je assister ce soir, à ton étude du ciel ? Si ça ne te dérange pas bien entendu. Je me ferais discret. C'est autant par simple curiosité que pour appuyer ta démarche et apporter mon propre regard de ssarknesh à ce que, peut-être, les astres auront à révéler.
J'ai pendant longtemps été Transcient, ceux qui analysent et étudient les Signes du S'sarkh.
Les Contemplateurs les recherchent et les rapportent. J'ai l'espoir d'en trouver.
Alors que tu percevras le murmure des astres, peut-être entendrais-je la complainte du Dieu-Monstre.


 
Sadr

Le Vayang 30 Marigar 1512 à 03h17

 
*** Sadr boit lentement son infusion médicinale.

Le savant mélange qu'elle s'est concocté, un mélange dont la recette est un secret jalousement gardé par des générations d'astrologues matriarcales, présente trois vertus des plus triviales :

D'abord, il lui garantit une nuit blanche, sans repos et surtout, sans fatigue apparente. La tydale paiera cette assurance par un épuisement certain quand l'aube poindra, mais d'ici là, tout ira bien.
Ensuite, il améliore sensiblement sa vision scotopique. Pendant plusieurs heures, l'enfant-nuit sera nyctalope et devra absolument éviter toute source de lumière brutale, sous peine de risquer des lésions sévères.
Enfin, par les toxines qu'il contient, il provoque une dilatation incontrôlée de la pupille. Cette propriété accroît les performances - et les risques - associés à la nyctalopie.

Savourant sa boisson, Sadr réfléchit : ce que demande Diaspar n'a rien d'anodin. A titre personnel, elle n'a jamais fait mystère de ses méthodes de travail. Elle est plutôt fière de montrer à qui le veut ce que l'astrologie exige de ses adeptes en matière d'études, de savoirs, de calculs, de regard, de compétences en arts graphiques, de décryptage, d'intelligence, d'inspiration, d'imagination et même, souvent, de courage... et puis, elle sait pertinemment qu'on ne s'improvise point médium par simple mimétisme ; c'est aussi stupide que de se croire guerrière parce qu'on a vu une danse !

Mais bien des astrologues ne l'entendent pas de cette oreille. Jalouses et cachotières, elles ne supportent guère que l'on regarde par-dessus leur épaule. Or, ce soir, Sadr ne sera pas seule à s'enquérir des astres...
Les nuits sont froides et belles, ces temps-ci.
Lorsque les honnêtes gentes seront couchées, lorsque les rideaux seront tirés, lorsque la ronde de jour sera relevée... telles ces grenouilles que la pluie multiplie, tels des papillons que la flamme réunit, nombre de médiums seront de sortie.

Sa décision est vite prise : Diaspar ne peut pas venir. ***


N'y vois nulle offense, mon hôte.
Mais je ne p...


*** La médication commence à faire effet. La sibylle papillonne. Ses pupilles se dilatent, sa sensibilité grimpe en flèche. Derrière le Contemplateur, la fenêtre aux rideaux tirés s'embrase brièvement sous les premiers rayons de Drajl, la lune rouge sang. Drajl, c'est le danger, le mystère, la promesse et l'audace. Drajl redistribue les cartes et se moque des règles.

La prudence de la jeune fille vole en éclats. Son regard s'affûte, sa voix s'affirme : ***


Si tu viens avec moi, ce soir : tu m'assisteras.

Si tu ne le fais pas, jamais mes sœurs n'accepteront ta présence. Car j'irai à la plate-forme de l'observatoire, sur les hauts de la bibliothèque.
Lorsque le ciel octroie une nuit claire, les astrologues et leurs disciples s'y rassemblent pour observer les nuées. Mes paires sont toujours accompagnées d'une poignée de manüsh's : les mâles portent les cartes, les chevalets, les pupitres, le matériel de copie, les astrolabes, les équerres, les théodolites, etc. Ils entretiennent la lunette méridienne. Ils rangent et dérangent les chaises basses. Ils préparent le thé, et parfois des repas. Ils font le service. Ils massent nos épaules endolories et nos nuques roides.

Sais-tu faire tout cela, ou partie de tout cela ?


Horoscope de Jayar

 
Diaspar

Le Vayang 30 Marigar 1512 à 13h32

 
Attentif, le Contemplateur observe attentivement l'astrologue. Il guette, les sens aiguisés, les symptômes physiques des changements que la drogue opère sur son interlocutrice. Autrefois consommateur régulier de substances pour ses analyses et études des Signes, sa curiosité n'en est que plus alertée. La jeune femme a l'air d'y puiser de l'énergie et une assurance nouvelle.
C'est tout à son honneur et, il l'espère, au service de son art.

A sa proposition, il acquiesce avec un grand sourire. Sans hésiter une seconde.


Bien sûr. Si il me faut t'assister pour cela, il n'y a aucun problème.

Le Témoin sait de quoi il s'agit. A quelques différences près, son ancien travail de Transcient réclamait de tels aménagements. Il se faisait assister, d'apprentis ou de membres du Corps Serviteur quand cela s'avérait nécessaire. Il a donc une idée assez claire de quoi il en retourne. Qui plus est, si c'est là la condition sine qua non, il n'y a pas à discuter. Et ce sera l'occasion d'observer de près et, peut-être, de comprendre - dans une certaine mesure - les rites astrologiques d'une science qui le fascine et l'interpelle.
Même dans un rôle de serviteur, on ne refuse pas une telle invitation. Au contraire : il sera invisible.

Ne t'inquiètes pas, je serai un parfait manüsh.

Il se lève et termine sa tasse, avant de la poser là où cela lui semble le plus approprié.

Je vais aller me changer, afin de ressembler davantage à ce que tes paires attendent d'un assistant.
Si la présence d'un mâle ne les dérange pas, celle d'un Témoin risque d'être plus problématique, je suppose.
Dis-moi, quand nous retrouvons-nous ? Je ne serai pas long, mais tu as peut-être des préparatifs à faire, ici-même, avant de nous rendre à l'observatoire ?


 
Sadr

Le Vayang 30 Marigar 1512 à 18h48

 
*** Sadr réfléchit un instant.

D'ordinaire, c'est Anthel qui l'accompagne. Il fait partie des eunuques habituellement mis au service des astrologues et de leurs disciples par la grande bibliothécaire ; lui et Sadr, à l'usage, se sont habitués l'un à l'autre. Ce soir, elle sera épaulée par Diaspar... Curieusement, la Sybille apprécie. Elle loue son changement d'avis, qu'elle n'explique pas vraiment. Soulevant le couvercle de sa malle, elle en sort une lanterne et répond : ***


Retrouvons-nous au crépuscule, derrière la bibliothèque. Dans les jardins qui ceignent la bâtisse, tu verras des lampions rouges ; je serai là, avec d'autres astrologues accompagnées de leurs manüsh's. Porte cette lanterne et les gardes te laisseront passer. Si elles te questionnent, dis que tu viens pour m'assister.



Pour ta tenue, prends quelque chose de sombre et de chaud. Bien sûr, tu n'es point sensé porter d'armes. Nous irons ensembles chercher le matériel dont j'aurai besoin dans l'armoire attribuée à mon école, le Fatum : tout est stocké dans les combles, au-dessus des salles de lecture.

Concernant la nuit qui nous attend, rien de bien sorcier ni d'extraordinaire ne te sera demandé. Pour que tout se passe au mieux, c'est très simple : tu es mon assistant. Tu n'as pas à faire quoi que ce soit que je n'exige expressément ; garde cela en tête, car quelques-unes de mes paires ont la fâcheuse manie de solliciter les manüsh's d'autrui à la première occasion. Tu pourras donc refuser, poliment mais fermement.

Restent deux écueils éventuels...


*** Un battement de cils ***


Cernoth, le doyen des serviteurs, sera là. Il dépend de la bibliothèque et chapeaute tous les mâles présents dans son enceinte. Lui peut te commander. Si cela se produit, tu devras lui obéir. En toute franchise, un tel cas de figure est rarissime, car cela gêne considérablement l'astrologue d'être séparée de son aide et Cernoth le sait. Rarissime... mais possible.

Akaliara, la Mère des Cieux, vient parfois à l'observatoire. Ainsi, elle entretient son art. Elle s'intéresse aussi à nos études, bien sûr. Tu n'es point sans savoir qu'elle est symbiosée, comme le sont les autres maîtres et maîtresses de nos factions ? Elle te percera à jour au premier regard, si par extraordinaire, tu la croises. J'ignore absolument ce qu'elle fera, dans ce cas...


*** D'une voix parfaitement neutre ***


Peut-être serons-nous exécutés sur-le-champs, pour l'exemple ? Mes sœurs sont ainsi. Brutes de fonderie.

*** Un ange passe. Sadr semble chercher ses mots. Elle les trouve ***


A propos : es-tu eunuque ?
Pour tout dire, ce serait mieux. Sinon, et bien...

... ne change rien.


Horoscope de Jayar

 
Diaspar

Le Sukra 31 Marigar 1512 à 13h56

 
Diaspar écoute très sérieusement les indications de Sadr. Puis rigole de bon coeur à la dernière question de l'astrologue. Ce n'est pas drôle en soi, pas pour la jeune femme en tout cas, mais la question est pour le moins surprenante et décalée pour un étranger. Il secoue la tête.

Non, non. Je ne suis pas eunuque.

Debout, il regard un instant la lanterne et s'en saisit. Le hasard fait bien les choses. Car cela ne le change pas de ses propres habitudes, voyageant souvent avec un de ces spécimens. Quoique un peu plus massive et dans un style plus....ssarknesh.

Le présence éventuelle de la Mère des Cieux ne m'inquiète pas trop. Au pire, nous lui expliquerons, et bien que ne la connaissant pas, je suis certain qu'elle est suffisamment sage et tolérante pour comprendre et approuver la portée de notre entreprise. Elle devrait bien pardonner une humble incursion comme celle-ci. Après tout, sa Voix, Crysope, m'a laissé entrer en ville en sachant pertinemment que je venais consulter une astrologue. Sans me préciser un quelconque interdit à ne pas violer.

Il considère encore une fois la jeune femme, si étrange et, de toute évidence, si intelligente.
Le Contemplateur ignore où les mènera cette étude, mais cette rencontre est déjà une richesse en soi.


J'y vais. Je devrais avoir ce qu'il faut dans mes bagages, sinon je ferais un saut chez un marchand de vêtements.

Le Témoin se dirige la porte et descend les quelques marches.

A tout de suite.

Avant de disparaître dans les rues.

 
Sadr

Le Sukra 31 Marigar 1512 à 17h04

 
*** Sadr salut Diaspar en silence et le regarde s'éloigner, debout sur son perron.
Elle murmure ***


Quelle assurance...
Devient-on ainsi en voyageant, ou est-ce là son tempérament ? L'éventualité d'une rencontre avec la Mère n'impressionne guère mon hôte. Les témoins ne s'effraient point aisément, j'imagine. Leur œuvre missionnaire doit forger le caractère. Après tout, ne vénèrent-ils pas l'être le plus inquiétant qui soit ?


*** Se tournant vers son Ombre ***


Tu as entendu ? Il a rit...
C'est rare, un mâle qui rit. Je lui trouve bien des qualités féminines. Est-il représentatif des mish's et des manüsh's expatriés ?


Ombre dit :
Je suis mal placé pour t'en parler. Tu le sauras quand tu visiteras d'autres villes.
Et pourquoi ne pas poser la question aux liadha's habituées à tailler la route (et d'autres choses) ?


Oui. Je le ferai.
Je me demande quel est son Manteau.


*** Sur ces mots, Sadr se prépare. Dès que la pénombre extérieure le lui permet, elle sort et marche en direction du quartier savant. Le ciel est couvert, ce qui l'inquiète : la promesse d'une nuit claire en est menacée ! Au moins cela lui permet-il de lever le pied : son genou l'élance, elle claudique un peu.

Parvenue à hauteur des grilles du grand jardin qui ceint la bibliothèque, elle se dirige vers les portes en suivant l'alignement des lampions ; leur lumière douce, amoindrie par les toiles laquées et teintées de rouge, appelle et guide les astrologues sans ruiner leur vision nocturne. La plupart des médiums ont, comme l'enfant-nuit, absorbé une médication qui les rend nyctalopes ; en contrepartie, elles doivent absolument éviter toute forme d'éblouissement. Nulle habitante, à Kryg, n'ignore la signification de ces lanternes... alors, quand passent les filles du ciel, elles leurs sourient et le cas échéant, couvrent leur lampe, masquent leur fanal, cachent leur falot et leurs lumières trop crues. ***




*** La sibylle rejoint Sylve et son porteur de lanterne, juste avant d'arriver à l'entrée. Sa sœur d'école est en pleine discussion avec les deux gardes en poste, sa flamboyante chevelure en mouvement. Elle s'interrompt pour saluer l'arrivante ***


- Ah, te voilà ! Mais... tu es venue sans ton manüsh ?
- Il me rejoindra sous peu.
- Une astrologue qui attend son eunuque... on aura tout vu ! Une remontée de bretelles s'impose, tu ne devrais pas le laisser faire ! Sous prétexte qu'il te connait, Anthel prend ses aises. Parles-en à Cernoth.
- Anthel ne viendra point, cette fois. Je serai assistée par quelqu'un d'autre. Il est nouveau, alors, je tiens à ce qu'il passe une première nuit sereine. Je t'interdis de faire appel à lui.
- Holà, il est en sucre, ton protégé ? Enfin, d'accord. De toute façon, je suis accompagnée.
- Tu passeras le message à Enée.
- Tu le lui diras toi-même, elle est déjà à l'intérieur. Viens, rejoignons les autres.


*** Après une brève hésitation, Sadr suit son amie. Saluant les gardes, les deux impétrantes pénètrent dans les jardins. Il y fait très sombre, mais leurs yeux de chats y pourvoient. Stannis, le suivant de Sylve, a plus de mal : bien qu'il porte la lanterne, il trébuche à trois reprises sur des pavés, des racines et un seau. A chaque fois que l'enfant-nuit croise un serviteur, elle lui laisse les consignes nécessaires ; de la sorte, Diaspar trouvera son chemin jusqu'aux combles, où elle patientera.

Dans le hall de la grande bibliothèque, c'est l'effervescence : quelque peu agacées par les nuages qui pour l'heure, campent toujours au-dessus de la ville, une dizaine d'astrologues et d'apprenties discutent à bâtons rompus. Leurs manüsh's sont absents, très certainement occupés à tout installer sur la plate-forme de l'observatoire. Sadr et Sylve saluent chacune, rejoignent Enée, puis s'engagent dans le bâtiment. Là encore, l'enfant-nuit signale aux serviteurs et aux gardiennes l'arrivée tardive de Diaspar, qu'il faudra orienter vers elle...

Les trois pythies et leurs deux mâles traversent les salles de lecture, sombres et silencieuses. De ci, de là, une lectrice attablée les salue, cachant d'une paume ou d'un livre leur bougeoir trop vif, trop éclatant. Plus loin, le quintet emprunte des couloirs, passe le département des archives, monte trois étages et enfin, rejoint les combles.

Là, dans un immense espace à la voûte superbe, charpentée comme une coque de bateau inversée, les sœurs savantes de la cité stockent une grande quantité de documents, dossiers, vélins et parchemins trop abimés ou trop anciens pour être trivialement exploités. Ils dorment donc dans des caisses et des armoires énormes, sous la bonne garde de quatre eunuques formés au maniement des armes. Bien sûr, des guerrières feraient très bien l'affaire, mais nulle sœur ne mérite de passer l'essentiel de sa vie enfermée dans ce genre d'endroit...
Un inapte, c'est différent.

Parvenues à leur armoire, les membres du Fatum l'ouvrent. Les deux mâles en sortent tout ce dont elles auront besoin et l'emportent vers la terrasse, suivis d'Enée et de Sylve.

Sadr reste là.
Elle attend Diaspar. ***


Horoscope de Jayar

 
Diaspar

Le Sukra 31 Marigar 1512 à 18h00

 
Diaspar s'est changé, de façon à porter des vêtements plus appropriés...à son rôle. Il abandonné son ample pèlerine pour lui substituer un pourpoint de cuir noir et un pantalon bouffant, tout aussi noir. Chaud, sombre, sobre et pratique. Il a nettoyé ses bottes, pour y faire disparaître le sable, la terre, la poussière. On ne doit pas soupçonner de longs et pénibles voyages en regardant ses chausses. Ses longs cheveux sont attachés à des points précis pour ne pas le gêner, mais sans coquetterie. Ce n'est pas le genre de la maison et il suppose que ce n'est pas non plus le style des "manüsh" du Matriarcat. Dans les rues, puis aux abords de la bibliothèque, il porte bien devant lui la lanterne.

Il se compose une attitude rigide et soumise, sans trop en faire.
Mais ses yeux et ses sens sont aux aguets, il observe avec curiosité les alentours.
L'ombre de la bibliothèque, le chemin de lampions colorés, les jardins...

Dés qu'il croise quelqu'un, le Témoin le salut avec humilité. Des regards se posent sur lui. De toute évidence, il est nouveau. Constatant l'absence de Sadr au lieu de rendez-vous, sous les fameux lampions rouges du jardin, Diaspar suppose que l'astrologue a pris de l'avance et que lui a pris du retard. Elle a parlé des combles. Visiblement prévenus, des serviteurs l'orientent, avec plus ou moins de civilité. Il ne peut oublier que ce soir, c'est un simple assistant. Mais pour lui, cela prend surtout l'allure d'un excitant jeu de piste.

Après le jardin, le hall, les salles de lecture, les archives, couloirs et escaliers.
Il arrive sous la superbe voûte. Il ne peut s'empêcher d'admirer les lieux quelques secondes.
D'un air morne, un eunuque l'aiguille vers l'armoire de l'école du Fatum.

Il croise deux astrologues et leurs serviteurs. Incline la tête, discret et respectueux.
Sadr est là et l'attend. Il la regarde et sourit légèrement. Jusque là, tout va bien.


 
Sadr

Le Dhiwara 1 Astawir 1512 à 00h00

 
*** Sadr, bien droite, laisse venir le témoin et l'eunuque qui l'accompagne. Lorsqu'ils parviennent à sa hauteur, elle remercie le garde armé d'un bref Dhanya et dit sèchement à Diaspar ***


Tu es en retard.

*** L'expression est rude, mais le regard est doux. La tydale prend plaisir à tenir un rôle qu'elle juge d'autant plus audacieux qu'elle n'est absolument pas coutumière du fait. Pour la jeune fille, qui n'a jamais quitté la ville et ne se risque aux portes qu'en catimini, le danger n'est qu'un concept. Un concept qu'elle perçoit mal, ou de façon décalée.

Indiquant l'intérieur de l'armoire à son hôte, elle désigne plusieurs objets, instruments et matériels divers... qu'elle prend bien soin de nommer, toute à son personnage d'astrologue hautaine, cependant désireuse d'instruire son suivant ***


Prends le Codex lunaire, le Codex solaire, l'Encyclopédie des signes, les tubes à cartes, la cassette et deux pots d'onguent.

*** L'enfant-nuit laisse ouvrer Diaspar ; tout cela tient en une seule brassée, avec un peu d'adresse. Cependant, le témoin a les bras bien chargés. La sibylle hésite, hésite encore... puis se baisse pour ramasser la lanterne. ***


Suis-moi.

*** Les eunuques regardent passer le duo – la liadha ouvrant la marche, lanterne levée, le contemplateur sur ses talons – avec une certaine stupeur. Les deux tydales reprennent la direction des couloirs, puis empruntent une tour scalaire qui les mène directement à la plate-forme d'observation.

Diaspar a un peu de mal à bien distinguer les choses, mais il perçoit l'essentiel : « l'observatoire », c'est l'esplanade formée par le toit de la grande bibliothèque.

L'esplanade en question est une sorte de serre, ou de jardin suspendu. Ses franges sont composé de treilles envahis de plantes grasses, d'arbustes fruitiers, de fougères, d'orchidées géantes et de troènes fleuris, soigneusement entretenus et fort joliment disposés.
Au centre, un vaste espace dégagé de forme circulaire est le lieu aménagé pour l'observation. Le témoin peut y voir une belle lunette méridienne, bien calée entre ses deux cercles de bronze gradués. Tout le mobilier – chaises longues en rotin et bois précieux, dessertes garnies de fruits et de boissons variées, chevalets et liseuses chargés d'ouvrages, tables à cartes célestes, pupitres, ardoises et matériel de copie, longues-vues et astrolabes – est pensé pour faciliter le travail des astrologues et de leurs disciples.
Ces dernières sont une bonne douzaine, prêtes à officier, déjà installées pour la plupart. Leurs suivants, tous mâles, les assistent de différentes façons : ils les écoutent et prennent des notes, ils leur indiquent les couleurs des étoiles qu'elles pointent (ce qui ne manque pas d'intriguer le Contemplateur), ils leurs tendent cartes et vélins, ils leurs servent des boissons, bref : ils sont aux petits soins...
Sadr repère un siège vacant et s'y installe. Elle indique à Diaspar comment disposer le matériel dont elle aura besoin et, profitant de l'inattention de ses paires, lui explique posément ce qui les attend ***


Le travail d'une astrologue, lors d'une session d'observation, consiste essentiellement à coucher par écrit son histoire céleste.

Cette histoire, c'est l'ensemble des métamorphoses, c'est-à-dire des transformations qui affectent les constellations majeures et mineures au cours de la nuit. Je vais d'abord tracer une carte initiale, une carte de l'état du ciel au début de son récit. Ensuite, je transcrirai les métamorphoses : cela se fait en une langue spécifique, fondée sur l'utilisation de mille vingt-quatre idéogrammes, seuls à même de permettre une écriture suffisamment rapide pour décrire toutes les mutations auxquelles j'assisterai. Pour cela, j'aurai besoin que tu prépares et tiennes prêts des vélins vierges et surtout, que tu reportes dessus ce que j'aurai couché sur les ardoises. Je te les passerai régulièrement : ainsi, tu seras ma mémoire, car j'effacerai progressivement mes notes et je réutiliserai les mêmes supports.

J'ai prévu une bonne dizaine d'ardoises, de sorte que tu ne sois point débordé par mon rythme, car les symboles utilisés ne te sont pas familiers. Je suis sûre que tu peux y arriver.


*** Un ange passe ***


J'ai confiance en toi.

Par moments, lorsque la cadence des métamorphoses faiblira, je te demanderai peut-être de me servir à boire, ou de me soulager la nuque : tu n'imagines pas à quel point écrire sans cesse, à un rythme soutenu, peut s'avérer épuisant : je transcris le récit céleste en direct, sans temps mort, en corrigeant à la volée toutes mes erreurs. Il se peut que je tourne de l’œil, que je m'évanouisse ou que je perde pied : dans ce cas, gifle-moi, c'est encore le plus efficace. Personne ne t'en tiendra rigueur.

En fin de nuit, lorsque le premier soleil taquinera l'horizon, j'établirai la carte de fin. Le travail d'interprétation se fera ultérieurement.


*** Elle lève le nez en l'air et... elle sourit ! ***


Les nuages s'étiolent !
Diaspar ! Je distingue les premières étoiles... et dix, onze constellations majeures : le Ferrant, La Papesse, la Loi, la Beauté, le Tourment... le Freux, la Chrysalide, la Fourmi... la Capitale et l'Eden. Je compte trente, ou trente-et-une figures mineures... le Cerisier, l'Amante, le Flocon... Mais ça bouge, ça tangue ! Elles changent !


*** Sadr prend une ardoise et sa craie. Elle compose sa carte initiale puis très vite, les idéogrammes courent et serpentent sur la pierre noire. Aux alentours, l'ambiance est studieuse, les médiums sont au travail. Leurs suivants suspendent les lanternes à leurs potences et se préparent pour une longue nuit de copie, de services et d'assistance...

L'enfant-nuit scrute le ciel. Ses yeux hypersensibles sont deux diamants de jais, deux puits, deux gouffres qui se gavent de lumière noire. Un Oh !  silencieux ourle ses lèvres, sa transcription s'accélère et s'affole ! Levant un doigt, elle pointe un astre brillant et s'exclame ***


Là ! Dis-moi sa couleur !

*** Diaspar n'a pas besoin d'user de la longue-vue pour lui répondre : l'astre est bleu roi, cela se voit.
La sibylle replonge dans ses notes, grêle son ardoise de symboles furieux et la lui passe une première fois.
Tandis que le témoin entreprend sa copie, Sadr dit, extatique ***


Les étoiles sont bavardes. Elles bruissent comme un couarail !
Je vais te raconter.


Horoscope de Jayar

 
Diaspar

Le Merakih 4 Astawir 1512 à 20h57

 
Dans une sobriété toute matriarcale, le Témoin aux allures de manüsh a suivi l'astrologue jusqu'à l'observatoire, sans rien rater des indications de la jeune femme ni des lieux. Avec une attention toute particulière, il observe les alentours et la façon de faire des dames des étoiles et de leurs serviteurs, autant par curiosité que par volonté de se calquer au mieux à l'ensemble des activités et des traditions qui ont cours ici. Il n'est pas bon comédien, mais ne cherche pas à jouer. Sa démarche est avant tout scientifique et il veut se mêler pour comprendre. Avec les explications claires et pratiques de Sadr, le Contemplateur n'est pas perdu, bien au contraire. Il sait ce qu'il a à faire et compte s'acquitter de sa tâche. Diaspar acquiesce, jauge le matériel et prend les choses en main aussi vite que possible, mais sans précipitation.

Rapidement, il suit le regard de Sadr, tourné vers le ciel et observe les étoiles.
Il ne l'a jamais fait autrement que comme un simple amateur des spectacles célestes, mais cherche cette fois-ci à développer une autre acuité.
Se laisser prendre au jeu est aisé, l'enthousiasme mystique de l'astrologue est communicatif.

Bleu roi ! lance-t-il, sans se rendre compte de l'usage de sa langue maternelle.
Il se reprend aussitôt et corrige, en espérant que personne n'y ait prêté attention : Bleu-roi.

Dans la foulée, il entreprend sa copie et, avec minutie, retranscrit les symboles apparus sur l'ardoise.
Il aimerait les comprendre, savoir à quoi ils renvoient, les mettre en perspective. Recopier serait plus facile.
Mais ce serait beaucoup trop long et ils n'ont pas le temps. Il s'habituera bien vite au rôle de mémoire.
Une mémoire pure, page blanche. Ce qui peut être un avantage.
Il enregistre et redessine ce qu'il voit, en s'appliquant, vite et bien, car il sait que dans ce genre d'entreprises, il faut être précis.
Le manque de rigueur lui a quelquefois coûté cher en Transcience.
Ici, ce soir, il faut l'absolue fidélité, la justesse, fine et détaillée.

Il prépare un autre vélin et lève les yeux vers Sadr quand elle reprend la parole. "Les étoiles sont bavardes."
Diaspar sourit. Tant mieux. C'est plutôt encourageant. Il a déjà hâte qu'elle lui raconte...
Un coup d'oeil aux astres. "Parlez, oui, parlez...chantez tout votre souffle"


 
Sadr

Le Julung 5 Astawir 1512 à 08h26

 
*** Si l'incident linguistique a été perçu, personne ne l'a relevé : les astrologues sont bien trop occupées pour s'en soucier, les suivants peu motivés pour les déranger. Quant à Cernoth, désormais visible, puissant eunuque campé sur ses deux jambes et bras croisés au centre de l'esplanade, il n'a pas cillé.

Sadr et Diaspar poursuivent leur entreprise avec constance, efficacité, s'adaptant respectivement à leurs rythmes croisés sans se désunir ni ralentir. Il semble qu'ils travaillent tout aussi vite et bien que leur voisinage ; la fatigue vient vite mais longtemps, l'exaltation n'en fait qu'une vague impression, un ressenti très flou situé quelque part... en marge de la conscience. Pas même une gêne : une donnée.

Vers une heure du matin, un groupe de nuages vient gâcher la fête : il masque une, puis deux constellations majeures, avant de cacher une succession de métamorphoses des plus critiques, à en croire le soupir collectif qui fuse des douze sibylles brutalement sevrées de leur récit céleste. Leur cauchemar prend définitivement forme avec l'arrivée par l'Est d'un front lourd, opaque, qui recouvre rapidement le ciel d'un horizon à l'autre !

L'enfant-nuit trépigne sur son siège, lance un regard furieux vers son Ombre, vers le témoin, vers Cernoth - comme s'ils étaient vaguement responsables de la météo locale - et dit finalement, les poings serrés, la mine abattue : ***


Diaspar... j'ai mal.

*** Fait-elle référence à son corps froissé, dont les protestations ne sont plus muselées, ou à son âme frustrée ? Quoi qu'il en soit, elle baisse la tête et repousse son voile, dénudant sa tête lisse et des épaules fluettes. Elle poursuit : ***


J'ai entendu bien des histoires, en cette première partie de nuit. La pièce est riche et prometteuse ; las ! Nous n'en connaitrons bien que l'introduction, le fil directeur et quelques idées fortes, mais je crains que sa résolution nous échappe encore ! Le Tableau se protège, avons-nous coutume de dire pour traduire en mots ce genre... d'aléas. J'espère cependant que nous pourrons reconstruire l'essentiel. Beaucoup de choses s'éclairent à l'interprétation. Mais déjà, nous devons nous réunir.

*** Levant les yeux vers le Contemplateur, puis s'en détournant aussitôt : ***


Nous allons attendre, bien sûr. L'aube est encore loin. Moi et mes sœurs allons mettre en commun nos notes, nos dessins et nos observations, afin d'enrichir et de compléter le travail d'autrui. Tu t'en doutes, chacune suit une série d'histoires bien précises, en rapport avec les questionnements qui la motivent, ou qui motivent sa cliente. Pour toi, je me suis polarisée sur des récits à la symbolique forte, lointaine et de grande ampleur, épique et magistrale. Cela représente un dixième, un centième peut-être, de ce qui s'est dit ce soir dans les nuées. Ce qui m'a échappé a été, en partie, capté par mes paires... et réciproquement. C'est pourquoi, au terme de toute séance d'observation, nous partageons.

*** Et de fait, le mauvais temps s'installe : plus personne ne semble croire qu'il s'améliorera, désormais. Cernoth commence à donner des ordres : il fait installer une grande table ronde et douze sièges aux dossiers droits, qu'il agrémente des collations dispersées alentours. Des couvertures de laine sont extraites d'un grand coffre et données à chaque medium, puis ces dernières viennent se réunir.

Autour, les serviteurs s'occupent diversement : quelques-uns rangent le matériel d'observation, d'autres massent et soulagent leur championne attitrée, ou préparent des boissons chaudes. Tandis qu'ils s'activent ainsi, Sadr justifie de garder Diaspar à ses cotés pour qu'il tienne ses notes - six vélins entièrement recouverts d'idéogrammes - à sa disposition. Ils pourraient reposer sur un pupitre ou un tabouret placé par-devers elle, c'est ainsi que procèdent la plupart des pythies...

Le témoin comprend bien la manœuvre. D'ailleurs, l'enfant-nuit lui demande de s'asseoir avec un manque de tact des plus circonstanciel. Une actrice professionnelle n'aurait pu mieux dire : ***


Tu me donnes le vertige, à rester debout. Assieds-toi donc, allons !

*** Les quelques astrologues que la présence du mâle intriguait s'en désintéressent aussitôt.
Sans délais, un grand débat s'engage ! ***


Horoscope de Jayar

 
Diaspar

Le Vayang 6 Astawir 1512 à 22h59

 
Durant cette première partie de la nuit, le Témoin s'affaire en suivant à la lettre les indications de Sadr. Très vite, il prend le rythme et le devance même par moment, quand il en a la possibilité. Ses initiatives sont modestes, mais elles permettent une fluidité dans l'accord qu'ils composent à deux. Quand les nuages pointent, ils ont accumulés six vélins et un ensemble de signes, de mouvements, de calculs et de données. Cela lui semble honnête, en comparaison des voisins. Reste à savoir si cela est concluant et si la jeune femme a observé, senti, absorbé des éléments intéressants.

La réaction des astrologues à la vue des nuages est normale, mais un peu surprenante pour qui n'est pas habitué.
Encore une fois, il contemple, attentif et curieux, et écoute avec grande attention les explications de Sadr. Décidément, la sibylle sait attiser la flamme de son appétit intellectuel. Mais ses lèvres demeurent closes. Malgré les questions qui se sont amoncelées et qui s'amoncellent toujours, au gré des nombreuses informations enregistrées par ses sens et son esprit, il doit rester rigoureux, droit dans les bottes de son rôle.

Il masse l'astrologue pour soulager ses douleurs, avec un mélange de force et de délicatesse.
Un vrai manüsh, masseur de surcroît, n'aurait pas fait mieux. Diaspar s'applique, pendant que Sadr poursuit ses éclaircissements et que les serviteurs installent la "table ronde". Grâce à ses précisions, le Contemplateur comprend bien, et ce depuis le début, chaque étape de ce savant rituel que mène les oracles du Matriarcat. Cette immersion est passionnante. Et d'une manière indirecte, elle concerne le S'sarkh. En résumé, il fait son travail.

D'ailleurs, un constat s'impose. Sous bien des aspects, les astrologues d'ici ne sont pas si différentes des contemplateurs du grand observatoire de Lerth. Cela l'amuse un instant, bien qu'il n'y ait rien de très étonnant à cela, finalement.

Quand il est l'heure de se rassembler, le Témoin accompagne sa "maîtresse" jusqu'à la table et veille à ce qu'elle bénéficie des mêmes soins que les autres. A la vue de l'agitation qui anime les autres serviteurs et les quelques regards qui se posent sur lui, quelque chose cloche vaguement. Il comprend vite : son hôte ne fait pas comme tout le monde. Intérieurement, il l'en remercie. Il va pouvoir assister au fameux débat aux premières loges. Sur son ordre, Diaspar s'assoit à ses côtés avec les notes, sans broncher, et, une fois de plus, fait ce qu'il sait faire de mieux : observer.


 
Sadr

Le Julung 12 Astawir 1512 à 08h52

 
*** Le débat s'engage.

Diaspar en comprend immédiatement le principe : nulle fioriture, nul temps mort, les astrologues et leurs disciples sont organisées et ne se perdent point en palabres inutiles, en circonvolutions oiseuses. L'une après l'autre, selon un ordre que le témoin peut supposer lié à l'ancienneté et à l'autorité des intervenantes, les médiums exposent par le menu les attentes initiales de leurs clientes - c'est le cas le plus fréquent - ou d'elles-mêmes, puis les récits qu'elles ont conséquemment choisi de suivre. Ensuite, elles exposent lesdits récits, en tirent quelques conclusions d'ordre général... et leurs sœurs ouvrent le bal.

La plupart des pythies posent des questions, apportent des précisions, croisent les récits exposés avec les leurs et nourrissent la vision première de l'exposante. Ainsi, chacune voit son propre travail dûment enrichi par celui d'autrui, car personne n'est en capacité de percevoir l'ensemble indénombrables de toutes les histoires narrées par les nuées !

Lorsque vient le tour de Sadr, cette dernière expose en prolégomènes les questionnements de Diaspar ; lorsqu'elle fait allusion à l'expédition maritime, toutes comprennent de quoi il s'agit. La sibylle dit, de sa voix sobre et fluette : ***


Ma cliente est venue de Lerth, de l'extrême-occident, s'enquérir de la quête maritime engagée par les témoins du S'sarkh.
Des signes préliminaires, sous la forme de rêves et d'hallucinations, m'ont sensibilisée à cette affaire.
J'ai accepté d'y consacrer cette nuit d'observation.

Quatre types de récits, forts chaotiques et conséquents, impliquant de vastes échelles de temps et s'achevant tous par autant d'Apocalypses, ont retenus mon attention. Ils s'intriquent et s'interpénètrent de façon complexe et puissante, selon des métamorphoses vives et stochastiques. Le travail d'interprétation me semble particulièrement difficile, d'autant que la transformation globale s'est juste esquissée lorsque les vapeurs se sont abattues sur nous. Les détails sont masqués, mais l'ensemble a du corps. Le Tableau se défend, soeurs... car il s'approche :

Pour ma cliente, le Ferrant, l'Eminence, le Tourment et la Comète sont les acteurs majeurs de la pièce qui s'est jouée.

Le Ferrant égrène ses histoires tout au long du récit céleste. Le symbole associé le plus marquant tient aux traces, à l'héritage, aux fruits du travail accompli, à ce qu'il reste au terme de l'existence. Ce personnage majeur m'est apparu tantôt jeune, composé d'étoiles à dominantes bleues, vives d'éclat, fluctuantes, et tantôt sous une forme plus âgée, formé d'astres rubiconds, faibles et plutôt lents. Ses métamorphoses impliquaient le plus souvent la Papesse, le Fleuve et l'Abîme. Ces trois constellations se sont enchainées à plusieurs reprises, dans cet ordre. Le faîte du Ferrant était vif, très agité, souvent constellé de symboles élémentaires tournoyants, excluant l'Ether : ce dernier n'apparaissait qu'à la fin. L'idée de cycle s’exerce ainsi hors de tout contrôle, mais la plongée dans l'abîme est réfléchie : l'Apocalypse prend sens.

Les métamorphoses de l'Eminence furent innombrables, j'en ai manqué l'essentiel et lorsque j'ai cru saisir le message premier du plus cérébral des thaumaturges, il s'est voilé de vapeurs. L'intelligence, la capacité d'analyse des acteurs de l'épopée seront mises à rude épreuve. Dans ses polymorphies, l'Eminence a semblé osciller entre deux tendances, deux tropismes en lutte farouche : l'Ancre et le Chariot se sont disputés ses faveurs dans bien des scénarios, m'instruisant sur le dilemme qui se pose déjà aux témoins embarqués : le cœur et l'esprit ne seront point en phase. Déjà, ils s'affrontent en silence. Bientôt, ils s'affronteront bruyamment. L'un vaincra, l'autre pas.

Le Tourment est présent en tous lieux, en tous temps, mais prend un relief considérable dans tous les récits - majeurs ou mineurs - qui touchent de près ou de loin, cette nuit, à l'extrême-occident. Les brisures, les failles, les disjonctions sont vives, anormalement vives. Il s'est passé, il se passe, il se passera quelque chose qui fracture l'aventure. Cette faille, comme toute faille, se révélera dans le sang et les larmes. Elle brisera l'élan. Mais, d'une façon surprenante, elle signera surtout l'avènement d'un nouveau départ, d'une renaissance. La Comète promet la révolution, l'Apocalypse promet la résolution. Les deux, associées, nous éclairent sur la nature de l'Apocalypse en question...

Car la Comète, sous l'apparence d'une nuée de faisceaux tranchants comme autant de lames, nourrit notre ciel ! Je l'ai vue, plusieurs fois, transpercer de sa fureur les constructions éphémères du Tournesol, de l'Excuse et du Soupir, serpentant parfois comme le Fleuve et toujours, soulignant le Delta et l'Essaim au cours de ses divagations. Sans coup férir, elle s'abîmait dans l'Abîme, au terme d'un parcours révélateur : oui, l'Apocalypse nous attend ! Oui, l'expédition des Témoins hâte le cours du temps, dont les méandres sont débordés et court-circuités par la crue des évènements ! Les séismes qui martyrisent la trame font sortir le flux du temps de son lit et l'Histoire, l'Histoire se précipite en avant !


*** Les yeux brillants, l'enfant-nuit se lève lentement, centre d'une attention soutenue de la part de ses paires : ***


L'Apocalypse...

Quel que soit le récit que je suive, dès lors que je l'envisage sous l'angle prophétique initié par ma cliente, il nous est promis.
L'expédition lancée par les adorateurs du S'sarkh va conclure la révolution initiée, il y a quatre ans révolus, par la Symbiose.
Les circonvolutions qui intriquent le Tourment et la Comète nous précisent sa nature : cet Apocalypse sera philosophique. Sa révolution sera métaphysique. Il ne signera point la fin du temps, mais la fin d'un temps :
Le nôtre...

Le terme ne se résume point à sa violence, il est bien plus profond :

« Apo », enlever...
« Calypso », le voile...

Le voile sera levé, mes sœurs. La vanité de toute chose nous sera révélée.

Fatum.


*** Un murmure global - excitation, approbation ? - conclut l'intervention. ***



Horoscope de Jayar

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